samedi 14 novembre 2009

Work In Progress (15)


La terrasse aux bambous, journal



J’attendis dix huit heures, affalé sur le futon avec des magazines de déco et une bonne bouteille de Talisker. C’est écossais, et j’aime ça, cette région du Nord, les premiers fjords, le temps glacial et pluvieux, les autres alcools et le thé, la couleur de l’eau noire des ruisseaux, le parfum de tourbe brûlée de ce pur malt. Je me préparais à notre rendez-vous, Voyageuse et moi. Je m’imaginais déjà l’emmenant vers de lointaines contrées, humus, mousses, cigarettes de contrebande, voyageant légers tous les deux, vers de superbes chateaux dans le brouillard.
A l’heure dite, j’allais dévorer un kébab libanais rue de Dantzig. Puis j’achetais deux bouteilles de Volvic et des Dunhills. Je voulais être en pleine forme, récuré, parfumé. Fin prèt.
Vingt heures, l’air chaud, les persiennes tirées et la nuit qui ne devrait plus tarder maintenant. J’allumais les bougies Esteban Teck & Tonka, parfums d’Orient. Et je bus le reste de Talisker en écoutant le Piano Solo de Philip Glass. Ma dernière cigarette fut la bonne, suave et longue en bouche. J’étais dans les brumes de vingt deux heures, ivre et prèt pour l’Invitation.
Je me demandais si L. s’était préparée à ce rendez-vous comme moi.
Je me connectais à notre salon particulier.
Surprise, ma Voyageuse m’attendait. Je sentis une chamade à tous crins et mon cœur s’emballer à la vision du pseudo.... Allais-je retrouver mon calme? “Bonsoir Watzup”, je faillis tréssaillir! Elle bredouilla une excuse à deux balles pour son absence d’hier, et moi je lui racontai ma virée nautique dans la piscine bleue. Dépité mais qu’importe, nous étions là, ensemble, à nous abandonner à la chaleur de la nuit d’ocre. Et à tous les pluriels que l’on se partage à deux le soir venu.
Et nous parlions, nous convoquions les silences, nous nous adressions des photos, le jeu de piste continuait, de plus en plus obscur, j’adorais ça, j’étais comme un gosse dans une chocolaterie: tout me plaisait chez cette Voyageuse. Elle m’envoya une carte d’un canton suisse pour obscurcir le mystère, mais je devinais bien vite qu’elle était assez loin. La Suisse, Jean-luc Godard, et nous voilà embarqués dans des souvenirs de cinémathèque et de révolution chinoise. Ce qui me plaisait le plus, c’était son caractère bien trempé, déterminé et fonceur - elle m’avoua, après un long silence, comme une libération, être bretonne. J’aimais ses réparties singlantes et j’essayai d’être à la hauteur, décidémment, pensais-je, cette femme me dépasse d’une tête, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je riais, et elle aussi! Il était cinq heures du matin, et nous avions passé la nuit en futilités, jeux de pistes et autres déconnades... Je me hasardais soudain à lui proposer mon numero de portable... Elle me répondit que non le fixe c’est mieux, j’attends ça depuis deux heures, s’exclaffa-t-elle, heureuse de son coup monté! Moi aussi, j’attendais ce moment-là: mon téléphone qui sonne dans le petit matin d’été, après une nuit blanche avec une (presque) inconnue. J’abandonnais le tchat. Les bougies étaient éteintes et le salon sentait la cire fumante et le tabac blond. J’étais impatient mais comme un gosse qui va quitter sa mère pour sa maîtresse. De longues, très longues minutes passèrent. Va-t-elle oser? Elle hésite? Ce n’est pas dans son caractère... Une voix, et le jour qui se lève sur la terrasse aux bambous. Toujours rien. Je retournais au tchat: elle n’était plus là. Soudain, mon petit monde de la nuit, les bougies, piano solo en boucle, les photos, les pistes, nos rires, nos silences, nos excès, nos complicités, tout commençait à s’écrouler peu à peu.
Je rejoignai le futon, le téléphone à portée de main. Je ne comprenais plus ce qu’avait été cette nuit d’ivresse et de non-dits complices, les plus beaux. Et brusquement, la sonnerie retentit! Le souffle court, je décrochais. J’avais L. au bout du fil, là-bas, quelque part en Suisse, et je lui dis, pour la deuxième fois de la soirée, le cœur aussi serré qu’une noix: “Bonsoir”. Elle riait déjà de mon timbre d’ado transi.

Work In Progress (14)


La terrasse aux bambous, journal

Nappes rouge et blanc -
deux tables de restaurant
prennent le soleil


Amel Hamdi Smaoui

jeudi 12 novembre 2009

Work In Progress (13)


La terrasse aux bambous, journal


Comme je n’avais pas dormi de la nuit, la nage bleutée me fit le plus grand bien. J’avalais quelques kirs à l’Hirondelle, le bistrot du coin, puis je rentrai me coucher. Cette rencontre avec mon futon fut des plus bénéfiques, je me réveillai pour l’apéro chez Fanfan.
Zaza Ritz, ma pote de bistrot était là aussi, elle avait attaqué les demis à huit heures chez Jojo, il était midi. Zaza est la Star du Village. Le Village va d’un tabac à un autre, de chez Patrick jusqu’au Marigny où on ne va jamais, c’est-à-dire qu’il s’étend sur moins de 300 mètres et sept rades. Zaza touche le RMI et se raze comme un homme car elle préfère les femmes. Alors elle pique, mais je la respecte trop pour le lui faire remarquer. Zaza pleure parfois quand elle a trop bu, et elle soutient le PSG. Elle ne marche jamais sur les trottoirs, de peur de ramasser un pot de fleurs sur la tronche - elle trottine donc au milieu de la rue en sifflotant. Zaza Ritz a un cœur d’or, elle me demande souvent, la gorge serrée, des nouvelles de petite maman tordue. Cela me touche à chaque fois.
Nous avons donc pris l’apéro ensemble, un peu trop chargé la barque, mais enfin, Zaza et moi, quand on boit, on boit.
Je retournai vers le futon sans manger. J’étais un cas grave.

Histoire d'une passion


Un blog de photographies de Patrick Swirc à découvrir ici.


Il est photographe et la femme qu'il aime vient de s'en aller. Elle est écrivain et les portraits qu'on connaît d'elle, ce sont ceux de Patrick Swirc, plusieurs photos où se devine le sentiment amoureux, la fascination pour un visage aux yeux de louve. Le pire je crois, c'est qu'elle écrit des romans d'amour, qu'elle y parle souvent de désir et de sexe, avec des phrases qui donnent envie. Le pire c'est qu'un photographe peut prendre les mots de l'amoureuse comme une épreuve impossible, une espèce de torture dont il secrète lui-même peu à peu le poison en images. Alors, dans la douleur d'une solitude forcée, en somnambule il écrira à celle qui est partie. Quelques phrases à peine jour après jour, et chaque jour une autre photographie. Pendant presque deux mois, pour raconter la vie sans elle. De la photogaphie amoureuse, comme un langage dont on s'empare pour affronter l'absence, et parler envers et contre tous à celle qui est partie. L'ensemble de ce journal photographique avait été montré aux Rencontres d'Arles en 2008, une projection d'images avec la voix de Patrick Swirc. C'est un travail qu'on n'oublie pas.








lundi 9 novembre 2009

Work In Progress (12)


La terrasse aux bambous, journal


Le lendemain, je restais clean. Trop impatient de retrouver ma Voyageuse. Pas une goutte d’alcool, ou presque. Des cigarettes, du café. J’attendais devant mon écran. J’attendais comme une apparition, papillon pris dans l'abat-jour. J’ai attendu toute la nuit. Jusqu’à l’aube. Mais ma Voyageuse, L., n’a pas pointé le clic de son pseudo. Je décidais de ne pas dormir et d’aller à 7 heures à la piscine. J’étais incroyablement déçu, beuglant contre ces fichus ordinateurs qui n’arrivent pas à se connecter au réseau! Je ne pouvais pas imaginer une autre explication: j’avais été touché au cœur.

dimanche 8 novembre 2009

Work In Progress (11)


La terrasse aux bambous, journal


C’est arrivé par une nuit d’été, chaude et parfumée de romarin, la fenêtre sur la terrasse aux bambous était ouverte, je me levais de mes brûmes éthyliques, l’impression étrange d’émerger d’un rêve emprunt(é) de légèreté et autres circonvulations cérébrales.
Voici déjà trois mois que j’ai cessé mes aventures virtuelles, je craignais trop d’être déçu par la réalité: j’étais cruel. On devient piètre et cruel quand on boit trop. Mais, en même temps, les choses avaient été claires dès le début, pas de rencontres, que des voix et des silences nocturnes jusqu’à l’aube. C’était grisant, jouissif, puis j’ai abandonné.
Cette nuit-là, ou du moins ce qu’il en restait, j’eus la curiosité de me connecter à nouveau, coup de poker, pour voir.
Las, j’allumais une cigarette, je fumais à l’époque, beaucoup trop. Je ne trouvais personne de mes connaissances sur le tchat, ce qui me remplit de joie, une fois de plus, j’étais cruel et hypocrite. Rien d'un enfant cette fois-ci. Sur le moment, soulagé. Mais libre désormais.
Et, en vérité, je me sentais seul, interné dans ma solitude chimique et alcoolisée, à la recherche d’une bonne partie de rigolade et rien d’autre. A ces heures tardives les internautes branchés font l’amour avec des mots écrits sans trop d’imagination, et il faut l’avouer, je revendique un certain talent dans cet exercice si particulier. Frimeur invétéré.
Après avoir lancé quelques bouteilles et autres bonsoir sans succés, je me mis à penser à mon futon qui me tendait les bras... Mais soudain, un message en retour, un aussi timide bonsoir que les miens vint me secouer de cette tièdasse torpeur qui faisait s'écrouler mon salon. Je mis un certain temps à répondre; rien de tel que la précipitation pour tout gâcher dans cette conjecture si hasardeuse...
Il faisait doux, c’était l’été, et ma petite “Voyageuse” frappait à ma porte... Je ne savais pas encore que cela allait devenir ma plus belle histoire d’amour de toute ma vie. Je répondis qu’elle devait vivre dans une maison avec du parquet qui grince et des fauteuils avec des housses blanches... Elle me répondit: comment as-tu deviné? Je ne sus que répondre. Alors nous avons parlé de traces de pieds mouillés sur le parquet, des taches qui ne sèchent pas vite, de ces fameux fauteuils.... Ma Voyageuse voulu m’envoyer une photo, et un jeu de piste commença. Ce fut d’abord une photo de son pied mouillé sur le parquet, je répondis par un cliché de mon tatouage droit... Et ainsi de suite, photos, musiques, échanges de dossiers, cela nous a conduit jusqu’au lever du soleil... J’étais aux anges, cette complicité si rapide, douce, intense, allait bouleverser ma vie. De plus cette Voyageuse en était vraiment une, avec appètit de vivre, d’aimer, et de partir. Loin.
Nous sous sommes mutuellement donné rendez-vous pour le lendemain. Un lendemain plein de promesses...

Work In Progress (10)


La terrasse aux bambous, journal

Le vent se lève
notre silence pesant
sa rumeur, la mer


Amel Hamdi Smaoui